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Les Filles du roi : ces femmes courageuses qui ont fondé le Québec

  • Patrice Bourque
  • il y a 1 jour
  • 5 min de lecture

The Arrival of the French Girls at Quebec, 1667 — C.W. Jefferys (1869–1951). Domaine public. Source : Bibliothèque et Archives Canada.

Si vous êtes d'origine canadienne-française, il y a de fortes chances qu'au moins une Fille du roi figure dans votre arbre généalogique. En fait, les historiens estiment qu'environ deux tiers des Canadiens français descendent d'au moins une de ces femmes remarquables. Leur histoire est fascinante — et elle est peut-être la vôtre aussi.

Une colonie en manque de femmes

Au début des années 1660, la Nouvelle-France est dans une situation critique. La colonie compte à peine 3 000 habitants et les hommes sont largement plus nombreux que les femmes. Les coureurs des bois, les soldats et les défricheurs peuplent le territoire, mais sans familles pour s'enraciner, l'avenir de la colonie est compromis. Jean Talon, le premier intendant de la Nouvelle-France, alerte le roi Louis XIV : sans femmes à marier, la colonie ne survivra pas.

C'est dans ce contexte que naît le programme des Filles du roi. Entre 1663 et 1673, environ 800 jeunes femmes — célibataires ou veuves — seront recrutées en France et envoyées en Nouvelle-France aux frais du trésor royal. Le roi leur offre le transport, un trousseau et parfois une dot pour les aider à s'établir. En échange, elles acceptent de traverser l'Atlantique pour fonder une famille dans un pays qu'elles n'ont jamais vu.

Qui étaient les Filles du roi ?

Contrairement à certains mythes tenaces, les Filles du roi n'étaient ni des prisonnières ni des femmes de mauvaise vie. La grande majorité provenait de milieux modestes mais respectables. Environ un tiers d'entre elles étaient des orphelines recueillies à la Salpêtrière de Paris, un hospice pour femmes indigentes — pas une prison, comme on l'a parfois prétendu à tort.

Les recherches du démographe Yves Landry ont permis de dresser un portrait plus précis de ces femmes. Elles avaient en moyenne 24 ans à leur arrivée. La plupart venaient de la région parisienne (l'Île-de-France fournit environ 327 recrues) et de la Normandie (128 recrues, notamment de Rouen et Dieppe). D'autres régions de France ont aussi contribué, et quelques-unes venaient même d'Allemagne, d'Angleterre ou de Suisse.

Certaines savaient lire et écrire — un atout remarquable pour l'époque. Une poignée appartenaient même à la petite noblesse et apportaient des dots plus généreuses. Mais la majorité étaient des femmes ordinaires, dotées d'un courage extraordinaire.

La traversée et l'arrivée à Québec

Le voyage en mer durait entre deux et trois mois dans des conditions souvent terribles. Les navires étaient bondés, la nourriture médiocre, et les maladies — scorbut, fièvres, dysenterie — faisaient des ravages. Certaines Filles du roi n'atteignirent jamais les rives du Saint-Laurent.

Le 22 septembre 1663, les premières Filles du roi débarquent dans le port de Québec. Imaginez la scène : ces jeunes femmes, épuisées par des semaines en mer, découvrent un pays sauvage, immense et glacial en hiver, si différent de la France qu'elles ont quittée. Et pourtant, elles restent.

À leur arrivée, les prétendants se pressent. En moyenne, une Fille du roi se marie dans les cinq mois suivant son débarquement. Le processus de sélection se fait dans les maisons des religieuses — notamment chez les Ursulines à Québec — où les femmes peuvent rencontrer et évaluer leurs futurs maris. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, elles avaient un réel pouvoir de choix. Marie de l'Incarnation, fondatrice des Ursulines, écrivait que les filles les plus avisées « étudiaient les qualités de ceux qui les recherchaient ».

Un impact démographique sans précédent

L'arrivée des Filles du roi a transformé la Nouvelle-France. En dix ans à peine, la population de la colonie a doublé, passant d'environ 3 000 à plus de 6 700 habitants. Ces femmes ont donné naissance, en moyenne, à six ou sept enfants chacune. Certaines familles comptaient dix, douze, voire quinze enfants. C'est ce qu'on appelle parfois la « revanche des berceaux » avant l'heure.

Les 800 Filles du roi sont à l'origine d'environ 606 mariages documentés et de milliers de descendants. Aujourd'hui, des millions de Québécois, de Canadiens français et même d'Américains d'ascendance franco-canadienne portent dans leurs veines le sang de ces pionnières. Des noms de famille comme Gauthier, Roy, Morin, Lefebvre, Pelletier, Bouchard, Gagné ou Cloutier remontent souvent directement à une Fille du roi.

Comment savoir si vous descendez d'une Fille du roi

En tant que généalogiste, c'est l'une des questions qu'on me pose le plus souvent. La bonne nouvelle, c'est que les outils pour le découvrir sont nombreux et accessibles.

Le Programme de recherche en démographie historique (PRDH) de l'Université de Montréal maintient une liste complète et à jour des Filles du roi, accessible gratuitement sur leur site web. C'est le point de départ idéal. En croisant cette liste avec votre arbre généalogique, vous pouvez identifier rapidement si l'une de vos ancêtres en ligne directe était une Fille du roi.

La Société des Filles du roi et soldats du Carignan est une autre ressource précieuse. Elle publie des recherches approfondies sur chacune de ces femmes, incluant leurs origines françaises, leur contrat de mariage, leurs enfants et leur parcours en Nouvelle-France.

Les registres paroissiaux de la Nouvelle-France, numérisés et disponibles sur des plateformes comme FamilySearch et le site de BAnQ, contiennent les actes de mariage qui documentent ces unions fondatrices. Les contrats de mariage, conservés dans les archives notariales, révèlent souvent des détails fascinants sur la dot, les biens apportés de France et les conditions de l'union.

Des femmes qui méritent d'être connues

Pendant longtemps, les Filles du roi ont été méconnues, voire calomniées. Le baron de La Hontan, un officier français qui n'aimait guère la colonie, les a décrites de manière peu flatteuse dans ses mémoires — des propos repris sans vérification pendant des siècles. Il a fallu attendre les travaux d'historiens rigoureux comme Yves Landry et Silvio Dumas pour rétablir la vérité sur ces femmes et leur rendre l'honneur qu'elles méritent.

Aujourd'hui, les Filles du roi sont enfin reconnues pour ce qu'elles étaient : des pionnières courageuses qui ont choisi de tout quitter pour bâtir un pays neuf. En 2013, le gouvernement du Québec a officiellement désigné l'arrivée des Filles du roi comme événement historique, une reconnaissance tardive mais bienvenue.

« Sans les Filles du roi, il n'y aurait pas eu de Québec français. C'est aussi simple que cela. »

Lectures recommandées

La Société d'histoire des Filles du Roy a publié aux éditions du Septentrion une remarquable collection d'ouvrages biographiques consacrés à ces pionnières, région par région. Chaque tome lève le voile sur les parcours individuels de ces femmes qui ont peuplé et développé l'Amérique française. Voici les titres que je recommande :

Les Filles du Roy, pionnières de Montréal — 71 biographies de Filles du Roy établies à Ville-Marie (684 pages, 2017)

Les Filles du Roy, pionnières de la Seigneurie de La Prairie — 18 biographies de pionnières établies à La Prairie (576 pages, 2019)

Les Filles du Roy, pionnières de la Seigneurie de Repentigny — 11 biographies de pionnières établies à Repentigny (2021)

Les Filles du Roy, pionnières des seigneuries de Varennes et de Verchères — Biographies des pionnières établies à Varennes et Verchères (474 pages, 2022)

Les Filles du Roy, pionnières des seigneuries de la Côte-du-Sud — 37 biographies de pionnières établies entre Beaumont et La Pocatière (594 pages, 2022)

Les Filles du Roy, pionnières de la seigneurie de Demaure — 19 biographies de pionnières établies à Saint-Augustin-de-Desmaures (354 pages, 2024)

*Ces ouvrages sont disponibles dans notre bibliothèque professionnelle

Si cette histoire vous interpelle, si vous vous demandez si l'une de ces femmes courageuses est votre ancêtre, je vous invite à explorer votre lignée. La généalogie, c'est bien plus que des noms et des dates — c'est la découverte des histoires extraordinaires qui se cachent derrière chaque branche de votre arbre familial.

Vous aimeriez savoir si une Fille du roi se cache dans votre ascendance ? N'hésitez pas à visiter genealogiste.ca pour une recherche généalogique personnalisée. Ensemble, nous pouvons remonter le fil du temps et donner un visage aux femmes qui ont fondé votre famille.

— Patrice Bourque, généalogiste professionnel

 
 
 

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