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Des Plaines de Culloden aux Plaines d'Abraham : les Fraser entre rébellion et conquête

  • Patrice Bourque
  • il y a 13 heures
  • 5 min de lecture

En tant que descendant du clan Fraser, cette histoire me touche personnellement. Retracer le parcours de mes ancêtres — de la défaite jacobite jusqu'aux rives du Saint-Laurent — m'a fait comprendre à quel point l'histoire du Québec est tissée de fils inattendus.

Culloden, 1746 : la fin d'un monde

Le 16 avril 1746, sur la lande détrempée de Culloden, les guerriers du clan Fraser chargèrent une dernière fois pour la cause des Stuart. Treize ans plus tard, le 13 septembre 1759, des hommes portant le même nom de famille — souvent les mêmes hommes, ou leurs fils et frères — escaladèrent les falaises de Québec sous le drapeau britannique. Comment des rebelles vaincus devinrent-ils les soldats d'élite de l'Empire qu'ils avaient combattu?

La bataille de Culloden fut le dernier affrontement de la rébellion jacobite, ce soulèvement visant à restaurer la lignée des Stuart sur le trône britannique. Le clan Fraser y combattit sous la bannière de Charles Édouard Stuart — le légendaire Bonnie Prince Charlie. Leur chef, Simon Fraser, Lord Lovat, avait soutenu la cause jacobite avec l'ambiguïté stratégique qui le caractérisait.

La défaite fut brutale. En moins d'une heure, l'artillerie du duc de Cumberland décima les rangs highlanders. Les représailles qui suivirent furent encore plus dévastatrices : désarmement systématique des clans, interdiction du tartan et de la cornemuse, démantèlement du système clanique qui structurait la société des Highlands depuis des siècles.

Lord Lovat fut capturé, jugé pour haute trahison et décapité à la Tour de Londres en avril 1747 — le dernier homme à subir ce supplice en Angleterre.

Le retournement : de rebelles à soldats de l'Empire

Pourtant, à peine dix ans après Culloden, Londres changea radicalement de stratégie. La Guerre de Sept Ans embrasait l'Europe et ses colonies, et l'armée britannique avait besoin d'hommes. William Pitt l'Ancien, alors Premier ministre, eut une idée aussi cynique que brillante : recruter les Highlanders vaincus.

En 1757, le fils du Lord Lovat décapité — Simon Fraser, connu comme le « Master of Lovat » — reçut l'autorisation royale de lever un régiment. Ainsi naquit le 78th Regiment of Foot, plus connu sous le nom de Fraser's Highlanders.

Ce régiment fut recruté en très grande partie parmi d'anciens combattants de Culloden, leurs fils et leurs frères, ainsi que des hommes du pays fraser et des clans voisins. Pour ces Highlanders déshérités, dont les terres avaient été confisquées et le mode de vie interdit, l'engagement militaire offrait une voie de réhabilitation — et de survie.

Le général Wolfe, qui allait commander l'assaut sur Québec, aurait dit des recrues highlanders que si elles périssaient au combat, « ce ne serait pas une grande perte ».

Une trajectoire en treize ans

Avril 1746 — Bataille de Culloden. Les Fraser combattent pour les Stuart. Défaite et répression massive dans les Highlands.

Avril 1747 — Exécution de Simon Fraser, Lord Lovat, à la Tour de Londres.

1747–1756 — Années sombres pour les Highlands. Interdiction du tartan, du port d'armes, de la cornemuse. Le système clanique est démantelé.

Janvier 1757 — Simon Fraser Jr., fils du chef décapité, reçoit l'autorisation de lever le 78th Regiment — Fraser's Highlanders. Environ 1 500 hommes sont recrutés dans les Highlands.

1758 — Le 78th participe au siège de Louisbourg, en Nouvelle-Écosse. Premier baptême du feu en terre canadienne.

13 septembre 1759 — Bataille des Plaines d'Abraham. Les Fraser's Highlanders jouent un rôle décisif dans la victoire britannique qui mène à la chute de Québec.

Après 1763 — Plusieurs soldats du 78th s'établissent au Québec, épousent des femmes canadiennes-françaises et s'enracinent dans la vallée du Saint-Laurent.

Le grand paradoxe : Culloden vs Québec

À Culloden en 1746, les Fraser combattaient contre la Couronne britannique, sous Simon Fraser Sr. (Lord Lovat). Le résultat fut la défaite et la répression. À Québec en 1759, ces mêmes hommes — ou leurs proches — combattaient pour la Couronne britannique, sous Simon Fraser Jr. (Master of Lovat). Le résultat fut la victoire et la réhabilitation du nom Fraser.

La connexion québécoise

Après le traité de Paris de 1763, plusieurs soldats du 78th Fraser's Highlanders choisirent de ne pas rentrer en Écosse. Leurs terres avaient été confisquées, leur culture interdite, leur chef décapité. Le Canada offrait des terres, un avenir — et, ironie du sort, une communauté catholique avec laquelle beaucoup de Highlanders partageaient la foi.

L'un des parcours les mieux documentés est celui de Malcolm Fraser (1733-1815), lieutenant au sein du 78th Regiment. Blessé lors de la bataille des Plaines d'Abraham, il choisit de s'établir définitivement au Canada après la Conquête, devenant seigneur de Murray Bay (La Malbaie) et de Mount Murray. Son parcours — du jeune soldat écossais au seigneur canadien enraciné dans la société coloniale — incarne de façon exemplaire cette transition que vécurent tant de Highlanders.

L'ouvrage Malcolm Fraser : de soldat écossais à seigneur canadien, 1733-1815 retrace cette trajectoire remarquable en détail;


*Cet ouvrage est disponible dans notre bibliothèque professionnelle


Au-delà du récit biographique, cet ouvrage s'avère particulièrement précieux pour la recherche généalogique : il contient un index nominatif qui permet de repérer rapidement les individus mentionnés — soldats, censitaires, familles alliées — et fournit des informations contextuelles essentielles sur les réseaux familiaux, les concessions de terres et les alliances matrimoniales de l'époque dans la région de Charlevoix et du Bas-Saint-Laurent. C'est le type de source qui permet de situer un ancêtre dans son milieu social et géographique, bien au-delà d'une simple date dans un registre. Il fait désormais partie de ma bibliothèque professionnelle de recherche.

Ces anciens soldats s'établirent principalement dans la région de Québec et sur la rive sud du Saint-Laurent. Ils épousèrent des femmes canadiennes-françaises, adoptèrent la langue et les coutumes locales, et s'intégrèrent à la société coloniale. En une ou deux générations, leurs descendants portaient des prénoms français, parlaient français et vivaient à la française — tout en conservant un patronyme écossais.

C'est pourquoi on retrouve, aujourd'hui encore, des Fraser, des MacPherson, des Cameron et des Murray dans la généalogie québécoise — des noms de clans highlanders enracinés dans les registres paroissiaux catholiques du XVIIIe siècle.

Pourquoi cette histoire compte

Pour quiconque porte le nom Fraser au Québec — ou descend d'un Fraser par les femmes, comme c'est mon cas — cette trajectoire n'est pas qu'un récit historique. C'est une clé pour comprendre d'où nous venons. Elle éclaire pourquoi un nom écossais se retrouve dans un acte de baptême catholique à Beaumont ou à L'Islet, pourquoi un ancêtre parlait gaélique avant de parler français, pourquoi notre ADN porte la trace des Highlands autant que celle du Saint-Laurent.

Les hommes qui avaient tenté de renverser la Couronne anglaise contribuèrent, treize ans plus tard, à lui offrir la Nouvelle-France — puis s'y enracinèrent pour toujours.

La généalogie, c'est précisément cela : remonter les fils de l'histoire jusqu'à ce qu'ils racontent notre histoire. Et l'histoire des Fraser, de Culloden à Québec, est l'une des plus saisissantes que j'aie eu le privilège de retracer.

— Patrice Bourque, généalogiste professionnel et descendant du clan Fraser

 
 
 

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