La « pureté des lignées » à l'épreuve des registres : ce qu'un généalogiste peut prouver, et ce qu'il ne peut pas
- Patrice Bourque
- 10 juin
- 8 min de lecture
Par Patrice Bourque, Généalogiste de filiation agréé (GFA)
On entend de plus en plus, dans le débat public, des théories qui reposent sur des prémisses généalogiques. La mouvance dite de la « remigration », théorisée notamment dans les écrits de Renaud Camus sur le « Grand Remplacement » et, plus récemment, dans ceux du militant identitaire Martin Sellner, suppose qu'il existerait des lignées « pures », des peuples « enracinés » depuis toujours sur une terre, et que chacun pourrait être renvoyé à une origine ancestrale unique et identifiable. En Allemagne, le mot a d'ailleurs été désigné « non-mot de l'année 2023 » par le jury linguistique de l'Unwort des Jahres.
Je ne ferai pas ici de politique. Ce n'est ni mon rôle ni la vocation de ce site.
Mais quand une théorie s'appuie sur des affirmations généalogiques, elle entre sur mon terrain professionnel, et elle devient vérifiable.
La généalogie de filiation est une discipline de preuve : actes, registres, concordances, standards documentaires. Alors posons la question en technicien : que disent les registres de la « pureté des lignées »?
La réponse courte : elle n'existe pas comme objet de preuve. Voici pourquoi.

1. L'arithmétique de l'ascendance ne pardonne pas
Chacun de nous a 2 parents, 4 grands-parents, 8 arrière-grands-parents. Le tableau double à chaque génération. Mais que représente une « génération » en années réelles?
En démographie historique, une génération correspond à l'intervalle moyen entre la naissance des parents et celle de leurs enfants : environ 25 à 30 ans, un chiffre remarquablement stable à travers les siècles. Précision importante, car l'objection vient vite : la faible espérance de vie d'autrefois ne change rien à ce calcul. Cette espérance était écrasée par la mortalité infantile; ceux qui atteignaient l'âge adulte vivaient souvent jusqu'à 60 ou 70 ans, et surtout, ils devenaient parents entre 20 et 30 ans, comme aujourd'hui, parfois plus tôt. L'intervalle générationnel, lui, n'a presque pas bougé.
Traduisons donc les générations en repères concrets :
10 générations ≈ 250 à 300 ans. Nous sommes en Nouvelle-France, avant la Conquête de 1759. Votre tableau d'ascendance compte déjà 1 024 positions.
20 générations ≈ 500 à 600 ans. Nous voici avant Jacques Cartier, avant même le premier voyage de Colomb; c'est l'époque de Jeanne d'Arc. Plus d'un million d'ancêtres théoriques.
30 générations ≈ 750 à 900 ans. Nous sommes au cœur du Moyen Âge : les croisades, le chantier de Notre-Dame de Paris qui s'ouvre. Votre tableau exige plus d'un milliard d'ancêtres théoriques... pour une population mondiale qui comptait alors environ 400 millions d'habitants.
Un milliard de cases à remplir, 400 millions d'humains disponibles : le compte ne tombe pas juste, et de loin.

Cette impossibilité a un nom en généalogie : l'implexe (pedigree collapse en anglais). Nos ancêtres se répètent dans nos tableaux parce que des cousins, proches ou éloignés, se sont mariés entre eux. Conséquence directe : plus on remonte, plus les ascendances de tous les habitants d'une même région convergent. Les travaux du statisticien Joseph Chang, prolongés par les modélisations de Rohde, Olson et Chang publiées dans Nature, arrivent à une conclusion vertigineuse : l'ancêtre commun le plus récent de tous les humains vivants se situerait à quelques millénaires à peine, et celui des populations européennes, à quelques siècles. La « lignée pure », isolée, parallèle aux autres depuis des temps immémoriaux, est une impossibilité arithmétique avant même d'être une question d'opinion.
2. Les registres québécois racontent le contraire de la pureté
Le Québec possède l'un des corpus de registres paroissiaux les plus complets au monde, systématiquement dépouillé par le Programme de recherche en démographie historique (PRDH) de l'Université de Montréal. C'est un laboratoire idéal. Et que montre-t-il?
Des unions franco-autochtones documentées dès le XVIIe siècle. Les travaux d'histoire de l'Amérique française (Havard et Vidal, notamment) et les reconstitutions démographiques montrent que plusieurs lignées « canadiennes-françaises » parfaitement classiques comptent une ancêtre autochtone dont la descendance se chiffre aujourd'hui en dizaines, voire en centaines de milliers de personnes.
Des soldats allemands devenus Québécois. Après la guerre d'Indépendance américaine, plus d'un millier de mercenaires allemands (Brunswickers, Hessois) se sont établis dans la province, comme l'a documenté Jean-Pierre Wilhelmy. Leurs patronymes se sont souvent francisés au fil des registres, et leurs lignées se sont fondues dans la population.
Des orphelins irlandais aux patronymes intacts. Lors de l'épidémie de typhus de 1847, des familles québécoises ont adopté des orphelins irlandais passés par Grosse-Île, en conservant souvent leur nom, comme l'a établi l'historienne Marianna O'Gallagher. Des Johnson, des Ryan, des O'Neil sont depuis sept générations au cœur de familles francophones.
Des Acadiens, des Écossais, des Anglais, des Loyalistes dont les descendants peuplent indistinctement les deux communautés linguistiques.
Et le phénomène ne s'est jamais arrêté; il a seulement changé de visages. La présence juive au Québec est documentée dans les archives depuis plus de 250 ans : la famille Hart s'établit à Trois-Rivières dès les années 1760, et Ezekiel Hart est élu député en 1807, bien avant l'arrivée des grandes vagues ashkénazes du tournant du XXe siècle, puis des Sépharades francophones du Maroc dans les années 1950 et 1960. Les Italiens arrivent massivement au début du XXe siècle puis après 1945 : les registres de paroisses comme Notre-Dame-de-la-Défense, dans la Petite Italie, tiennent depuis des générations la chronique de mariages italo-québécois devenus si ordinaires qu'on ne les remarque plus. Les Haïtiens, arrivés en deux vagues à partir des années 1960, ont contribué à faire tourner les écoles et les hôpitaux du Québec de la Révolution tranquille; leurs petits-enfants ont aujourd'hui des grands-parents de Port-au-Prince et de Rimouski sur le même tableau d'ascendance. Les Vietnamiens accueillis lors de la crise des réfugiés de la mer, à la fin des années 1970, les Libanais, les Grecs, les Portugais, les Chiliens de 1973 : tous figurent désormais dans l'état civil québécois, qui est simplement le registre paroissial de demain. Le généalogiste de 2150 qui documentera la filiation d'un Tremblay « bien de chez nous » y trouvera une grand-mère haïtienne ou un arrière-grand-père vietnamien, exactement comme j'y trouve aujourd'hui des orphelins irlandais et des soldats allemands.
Quand un client me demande de documenter sa filiation, je ne trouve jamais une ligne droite remontant vers une origine unique. Je trouve un réseau : des migrations, des remariages, des enfants naturels reconnus tardivement, des changements de nom, des allers-retours transatlantiques. C'est cela, une ascendance réelle. L'« enracinement » immobile que supposent ces théories ne correspond à aucun dossier que j'ai ouvert en carrière.
3. Le métissage n'est pas une frontière entre « purs » et « impurs »
Une précision s'impose ici, parce que le piège est subtil. Constater que le métissage est universel ne revient pas à diviser le monde en deux camps, les « purs » d'un côté et les « métis » de l'autre. C'est exactement l'inverse : si toute ascendance devient composite à un horizon documentable, alors la catégorie même de « pureté » se vide. Il n'y a personne de l'autre côté de la frontière. Celui qui se croit de souche immémoriale est simplement quelqu'un qui n'a pas encore ouvert ses registres.
La nuance vaut aussi dans l'autre sens, et elle est tout aussi importante : le métissage n'efface pas l'appartenance. Avoir une ascendance composite n'enlève rien à la légitimité d'une identité culturelle, linguistique ou nationale. Et inversement, une ascendance ne suffit pas à elle seule à fonder une appartenance : les communautés autochtones, par exemple, rappellent avec constance que l'identité ne se réduit pas à une fraction généalogique; elle relève aussi du droit, de la reconnaissance communautaire et de la culture vécue. C'est un principe que je vois à l'œuvre concrètement dans les mandats de filiation autochtone : la généalogie y établit des liens documentés, mais elle ne distribue ni certificats de pureté ni brevets d'exclusion. Quiconque utilise l'arbre généalogique pour trier des « vrais » et des « faux » membres d'un peuple lui fait dire ce qu'il ne peut pas dire, dans un sens comme dans l'autre.
4. Ce que la preuve généalogique peut établir, et ses limites
Mon travail consiste à établir des filiations selon des standards de preuve stricts : chaque lien parent-enfant doit être soutenu par des documents évalués, corroborés, hiérarchisés. C'est exigeant, et c'est précisément pourquoi je peux affirmer ceci :
La généalogie peut prouver une filiation. Elle ne peut pas prouver une appartenance ethnique « pure ».
Au-delà de quelques générations, toute ascendance devient composite. Les tests ADN autosomaux le confirment par une autre voie : comme l'a montré la littérature scientifique sur l'inférence d'ascendance génétique (Royal et coll., American Journal of Human Genetics), les estimations d'« ethnicité » sont des probabilités statistiques régionales, recalculées à chaque mise à jour des bases de référence. Ce ne sont pas des certificats de pureté. Quiconque vous vend l'idée d'une lignée ethniquement homogène sur dix, quinze ou vingt générations vous vend quelque chose que ni les archives ni la génétique ne peuvent livrer.
Et c'est ici que la question devient sérieuse. Chaque fois, dans l'histoire, qu'un État a voulu classer ses citoyens par « pureté » d'ascendance, des lois de Nuremberg de 1935 au Population Registration Act de l'apartheid sud-africain en 1950, il a dû inventer des catégories arbitraires, des fractions de sang, des registres ethniques, parce que la réalité documentaire refusait de coopérer. Le généalogiste connaît ces archives-là aussi. Elles ne témoignent pas d'une science : elles témoignent de ce qui arrive quand on force la généalogie à dire ce qu'elle ne peut pas dire.
5. Ce que la généalogie enseigne vraiment
Paradoxalement, ma discipline est la meilleure réponse à ces théories. Non pas en les contredisant par des slogans, mais en faisant son travail. Chaque dossier de filiation rigoureusement documenté raconte la même chose : nous descendons tous de migrants, de mariages improbables, de frontières traversées. Les registres ne connaissent pas la pureté; ils connaissent la continuité documentée, ce qui est infiniment plus intéressant.
C'est d'ailleurs le cœur de mon métier : non pas dire aux gens ce qu'ils sont, mais établir, preuve à l'appui, d'où ils viennent, dans toute la complexité que cela suppose.
Références
CAMUS, Renaud. Le Grand Remplacement, Paris, David Reinharc, 2011. [Source primaire de la mouvance, citée à titre critique.]
CHANG, Joseph T. « Recent Common Ancestors of All Present-Day Individuals », Advances in Applied Probability, vol. 31, n° 4, 1999, p. 1002-1026.
CHARBONNEAU, Hubert, Bertrand DESJARDINS et coll. Naissance d'une population : les Français établis au Canada au XVIIe siècle, Montréal/Paris, Presses de l'Université de Montréal / INED-PUF, 1987.
HAVARD, Gilles et Cécile VIDAL. Histoire de l'Amérique française, Paris, Flammarion, 2003.
O'GALLAGHER, Marianna. Grosse Île : porte d'entrée du Canada, 1832-1937, Québec, Carraig Books, 1987.
Programme de recherche en démographie historique (PRDH), Université de Montréal. Base de données du Registre de la population du Québec ancien.
ROHDE, Douglas L. T., Steve OLSON et Joseph T. CHANG. « Modelling the recent common ancestry of all living humans », Nature, vol. 431, 2004, p. 562-566.
ROYAL, Charmaine D. et coll. « Inferring Genetic Ancestry: Opportunities, Challenges, and Implications », The American Journal of Human Genetics, vol. 86, n° 5, 2010, p. 661-673.
SELLNER, Martin. Remigration: Ein Vorschlag, Schnellroda, Antaios, 2024. [Source primaire de la mouvance, citée à titre critique.]
« Unwort des Jahres 2023 : "Remigration" », communiqué du jury, Technische Universität Darmstadt, janvier 2024.
WILHELMY, Jean-Pierre. Les mercenaires allemands au Québec, 1776-1783, Québec, Septentrion, 2009.
Note : les références à Camus et Sellner sont fournies pour documenter les prémisses examinées, non pour en endosser le contenu.
Patrice Bourque est Généalogiste de filiation agréé (GFA). Il réalise des mandats de filiation à valeur juridique pour avocats, notaires et institutions, selon la méthodologie LINEAPROOF™.


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